Marseille 1939/1945

par | 18 Jan,24 | 1. Mes Articles

Ce texte est le résumé d’un livre blanc dont vous pourrez télécharger l’intégralité si vous souhaitez en savoir plus en fin d’article.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, Marseille a payé un lourd tribut, comme de nombreuses autres grandes villes en France. Du fait de sa position particulière de port ouvert sur la Méditerranée et située dans une région stratégique, la ville a été le témoin de bouleversements majeurs tant du côté de l’occupation que du côté de la Résistance.

Dans cet article, nous plongerons dans l’histoire mouvementée de Marseille pendant ces six années sombres.

Marseille en 1939 et la mobilisation générale : le contexte

Ville aux mille visages et au relief contrasté, Marseille à la veille de la guerre se trouve dans une situation délicate. Porte d’Orient et ouverte sur l’empire colonial français, ses ressources propres sont insuffisantes pour alimenter sa population, et ses industries sont dépendantes des apports maritimes. Nombre de ses habitants sont des migrants, Marseille ayant été de tout temps une terre d’accueil et de passage.

Sur le plan politique, la tendance électorale est favorable à la gauche, mais la droite conservatrice qui possède de nombreux organismes de presse, notamment le Petit Marseillais, Marseille matin et Marseille soir, renforce son audience ainsi que l’extrême droite. C’est dans ce contexte que la mobilisation générale est annoncée sans aucun enthousiasme. Des voix pacifistes s’élèvent telle celle de Jean Giono dont les paroles et les écrits sont repris dans les tracts : « Je n’ai honte d’aucune paix, j’ai honte de toutes les guerres ».

Une histoire singulière : l’afflux de réfugiés

Après l’installation du régime de Vichy et l’instauration de la ligne de démarcation, Marseille en zone libre reste le dernier poumon ouvert sur l’Europe. La ville reçoit dès 1940 des milliers de réfugiés qui fuient les répressions nazies et les dictateurs voisins, Franco et Mussolini. Parmi ces réfugiés on compte aussi nombre d’intellectuels, d’artistes, ou de militants politiques, beaucoup sont juifs.

Les filières d’évasion : Varian Frey et la villa Bel Air, Gilberto Bosquès, le Dr Georges Rodocanachi, l’aide et secours aux réfugiés, les organisations juives, les groupes chrétiens.

Dès 1940, face à cet afflux de population de réfugiés, des filières vont se mettre en place pour aider le maximum de personnes à fuir l’Europe par bateau.

Après l’invasion de la France, un journaliste américain, Varian Frey est envoyé par l’Emergency Rescue Commitee, avec pour mission d’aider des écrivains, des artistes ou des personnalités scientifiques, universitaires en danger, à fuir l’Europe. Il établira son siège à la Villa Bel-Air à l’est de Marseille et parviendra à en sauver plus de 2000, dont des personnalités comme Claude Lévi-Strauss, Max Ernst, Hannah Arendt, André Breton, ou encore Marc Chagall et bien d’autres. Il est arrêté et expulsé le 6 septembre 1941.

Gilberto Bosquès Saldivar, consul du Mexique va pouvoir octroyer de nombreux visas aux républicains espagnols et aux participants des brigades rouges permettant ainsi à des centaines d’entre eux de quitter Marseille par bateaux. Ils sont logés dans les châteaux de la Reynarde à Saint Menet et Montgrand.

 

Vladimir Vochoc est un consul tchécoslovaque qui refuse de remettre aux autorités allemandes ses représentations diplomatiques et rejoint Marseille en juin 1940.  Grâce à lui des centaines de Tchèques, Slovaques, Allemands, Autrichiens, Hollandais, juifs ou non-juifs vont pouvoir franchir les frontières.

Le Dr Georges Rodocanachi est lui chargé d’examiner les juifs souhaitant émigrer aux États-Unis, avec son aide plus de 2000 pourront ainsi fuir la France. Une autre de ses tâches lui permettra de déclarer médicalement inapte le plus possible de militaires britanniques internés au fort Saint-Jean, pour qu’ils puissent être rapatriés en Angleterre. Sa carrière se terminera à Auschwitz.

Le Camp des Milles

En tant de guerres, les étrangers posent des problèmes à la Nation et en septembre 1939 le gouvernement radical-socialiste d’Édouard Daladier prend la décision d’interner les ressortissants du Reich. Une ancienne briqueterie désaffectée située aux Milles près d’Aix-en-Provence est cédée par bail à l’État.

De grands noms de l’art de la littérature ou de la musique, de la science ou de la politique sont ainsi enfermés dans des conditions déplorables et des délais plus ou moins longs. Fermé en avril 1940, le camp est réouvert peu après pour y loger les indésirables sous le régime de Vichy et devient rapidement surpeuplé, on a noté plus de 3500 personnes internées à la fois en juillet 1940. Des hommes et des femmes courageux, des groupes civiques ou religieux tels la Cimade, vont porter secours à ces réfugiés les aidant parfois à s’évader.

En août et septembre 1942 la briqueterie devient un camp de déportation des juifs de la zone non occupée, par suite de la promesse faite par Vichy de livrer 10 000 juifs de la zone non occupée à l’Allemagne. Cinq convois ferroviaires comprenant plus de deux mille juifs vont partir en direction de Drancy ou de Rivesaltes, avant d’être dirigés sur Auschwitz. Après l’invasion de la zone libre, le camp est transformé en un dépôt d’armes allemand.

Le voyage de Pétain à Marseille décembre 1940 : pourquoi une telle adulation ?

À la suite de la mise en place de son gouvernement et l’instauration des premières mesures prémisses de sa Révolution Nationale, Pétain entreprend un déplacement en Provence. Cette visite révèle bien l’état de la propagande et l’engouement de l’opinion pour la personne du maréchal à cette date, engouement étonnant pour une ville définie comme rouge.

Cette adulation des Marseillais pour la personne du Maréchal a des sources complexes. On peut la comprendre aussi par la réaffirmation de la France, le drapeau tricolore est à nouveau à l’honneur et l’on chante la Marseillaise, on voit une armée défiler. « Ce baume patriotique apaise la blessure née de la défaite » (Robert Mencherini).  Mais cet enthousiasme n’est pas pour autant un blanc-seing pour la politique de collaboration qui heurte la sensibilité des Marseillais. Le nom du Maréchal Pétain est donné au quai du Port à Marseille ainsi qu’au lycée Périer.

 Les nomades et Marseille, le camp de Saliers

Dès le 6 avril 1940 : « la circulation des nomades est interdite sur la totalité du territoire métropolitain pour la durée de la guerre » (art.1), avec pour mesure d’accompagnement l’obligation de «résider sous la surveillance de la police» dans une décision prise par décret (art. 2).Des camps sont créés en 1939 d’abord appelés « camps de concentration » puis  « camps de séjour surveillés », où cohabitent des réfugiés espagnols, des réfugiés allemands antinazis, des juifs étrangers et des communistes, à Argelès-sur-Mer puis Barcarès et Rivesaltes.

Le 25 mars 1942, la décision est prise de construire un camp spécial qui sera réservé aux nomades de la zone sud, dans les Bouches-du-Rhône à Saliers, sur la commune d’Arles. Des cabanes de style camarguais construites à la hâte sont terminées par les premiers arrivants venus de Rivesaltes. Près de 700 nomades y sont internés entre 1942 et 1944 et 25 personnes y sont mortes de froid et de faim. Il semblerait que peu de nomades en France aient été déportés vers les camps d’extermination en Allemagne, ce qui n’est pas le cas des Tziganes. Le 17 août 1944, le camp se vide de ses internés qui fuient un bombardement allié. Il est officiellement fermé le 15 octobre 1944.

Marseille sous la botte allemande

 

 Le 8 novembre 1942, les forces alliées débarquent en Afrique du Nord. En réaction dès le 11 novembre les troupes allemandes franchissent la ligne de démarcation et envahissent la zone libre. Les premiers véhicules entrent dans Marseille dès l’aube. Dans le Var, seul Toulon qui abrite la flotte française demeure sous autorité française. Le 27 novembre ce camp retranché est violemment attaqué par les Allemands, et la flotte se saborde. Le même jour, l’armée d’Armistice est désarmée et démobilisée puis dissoute. Les actions du maréchal Pétain se limitent à une protestation solennelle contre la violation des conditions d’armistice. Le gouvernement veut minimiser l’évènement et surtout maintenir l’ordre.

Les Marseillais constatent que les réquisitions se multiplient dans les écoles et les bâtiments publics ou privés. La construction et la réparation navale, puis le contrôle des entrepôts et des marchandises stockées de la commune phocéenne, passent sous la coupe de l’occupant. Enfin, Vichy demande au préfet de soumettre aux autorités allemandes toute liste de suspects étrangers ou originaires des pays en guerre contre l’Axe, surtout les ressortissants américains ou britanniques.

Attitude de la population et premières actions de résistance

La population marseillaise est déstabilisée dans ses attentes et son espoir de voir la guerre se terminer. Le sabordage de la flotte à Toulon et le désarmement de l’armée d’armistice la plongent dans un profond désarroi.La Résistance continue en publiant tract et journaux, et entreprend toute une série de sabotages et d’actions armées. Si les premières actions ne font que des dégâts matériels, il n’en est pas de même pour celle menée par les FTP-MOI le 3 janvier 1943. Des engins explosifs sont lancés dans la salle à manger de l’hôtel Splendide qui abrite des commissions allemandes et dans une maison de tolérance réservée aux troupes d’occupation. La femme d’un attaché du Consul d’Allemagne est tuée ainsi qu’un maître d’hôtel français. L’état de siège est immédiatement proclamé par le général Mylo qui exige des mesures draconiennes de la part des autorités françaises. Le préfet régional Joseph Rivalland qui refuse de désigner des otages est instantanément démis de ses fonctions et remplacé par le préfet Jean Marcel Lemoine. Ce sont ces attentats qui vont servir de prétexte aux Allemands de détruire les quartiers Nord du Vieux-Port de Marseille.

L’opération Sultan et l’escalade répressive

Le Führer est furieux, les actions et sabotages de la Résistance deviennent insupportables à Marseille, cette cité immonde, repaire de bandits, lieu de tous les vices, où règnent saleté́ et cosmopolitisme, et tout cela le met en rage. Il convoque Himmler et donne ses ordres : « Il faut purifier cette ville, le chancre de l’Europe, cette gangrène marseillaise, et la raser comme cela a eu lieu à l’Est, et tout doit être exécuté́ dans les plus brefs délais. L’ordre est transmis avec la violence et la fureur du Führer, à Oberg qui se précipite à Marseille, avec une feuille de route bien précisée par Himmler : Arrestation des grandes masses de criminels de Marseille et leur transport en camp de concentration… (100 000 personnes) … Dynamitage radical du quartier de criminels… de telle sorte que les habitants périssent sous la simple pression de l’explosion… »

 Oberg arrive à Marseille, une réunion à la préfecture est organisée avec Bousquet, arrivé de Lyon, sur les ordres de Laval. Le but de cette opération d’envergure est d’éliminer les résistants, les juifs, les communistes, dans le quartier du Panier derrière la mairie, action appelée l’opération Sultan

 

Au cours de cette entrevue, des tractations ont lieu entre Bousquet et les Allemands qui voulaient maîtriser l’opération, raser tout le quartier et envoyer 50 000 personnes en camps de concentration. Bousquet propose de diminuer la zone concernée, il affirme sa volonté de mener cette opération de bout en bout par la police et les forces françaises, avec une totale indépendance, dans le but dit-il, de modérer la violence des arrestations allemandes.  En échange du périmètre préservé, Bousquet propose de faire une grande rafle de l’autre côté du Vieux-Port, où sont basés la synagogue, et le quartier de l’Opéra, et de livrer aux Allemands de nombreux juifs, des communistes et des résistants.

Évacuation et destruction des quartiers Nord du Vieux-Port : Une rafle oubliée

Bousquet a pu obtenir qu’après un tri pour repérer juifs et communistes directement orientés sur Compiègne, les autres personnes évacuées soient dirigées dans un camp à Fréjus. Et le 1er février, tout doit sauter, le dynamitage étant déclenché́. Ce ne sont pas moins de 12 000 policiers français, venus de Paris, Lyon ou Toulouse qui vont s’engager dans cette opération. Dans la nuit du 22 au 23 janvier 1865 habitants du Panier sont envoyés aux Baumettes, femmes et enfants compris, et 635 personnes à nouveau dans la journée du 23. Le dimanche 24 au matin un convoi ferroviaire de 1642 personnes quitte la gare d’Arenc en direction de Compiègne, avec des détenus venant des Baumettes ou du commissariat central.

Le même jour commence l’évacuation du quartier nord du Vieux-Port, 25 000 habitants sont chassés de leur domicile, 14 000 sont acheminés vers Fréjus dans le camp de Caïs, camp autrefois destiné à des troupes coloniales, entassés dans des wagons de marchandises. Un convoi part de Fréjus pour Compiègne, le 31 avec près de 800 personnes à bord, juifs pour la plupart. De Compiègne, le départ pour les camps de la mort allemands, Auschwitz, et bien d’autres, est assuré. Pendant plusieurs jours, les déflagrations vont se succéder dans le vieux quartier et les immeubles vont s’écrouler un par un dans un fracas indicible soulevant des nuages de poussière qui vont envahir la ville méconnaissable sous cet épais brouillard. Au milieu des explosions, les cloches de l’Église Saint-Laurent située en plein milieu de la zone ravagée et épargnée par les opérations sonnent le glas toute la journée.

Implantation de la Milice à Marseille

Pendant que les Marseillais pleurent leur quartier disparu et déblaient les gravats, la Milice, créée le 5 janvier 43 sous l’égide de Pétain s’installe en zone libre avec pour ambition de conquérir la zone occupée, avec l’accord de Laval qui en devient le chef et la place directement sous les ordres du gouvernement, tout en laissant la direction à Joseph Darnand. Parmi les objectifs, la lutte contre le bolchevisme est une priorité, ainsi que le maintien de l’ordre et la lutte contre la résistance. La Milice, dès sa formation peine à mobiliser, la population s’en méfie. À Marseille on l’assimile déjà à la Gestapo. Insensiblement, le recrutement s’oriente vers des personnages douteux, des jeunes refusant le STO, parfois même des repris de justice heureux d’éviter la prison.

La résistance très active dans la ville multiplie les actes pour bien marquer sa présence. Le chef adjoint de la Milice des Bouches-du-Rhône, Paul de Gassovsky est abattu le 24 avril 1943 d’une rafale de mitraillette en pleine rue ; c’est le premier d’une longue série, le chirurgien Bouysson, chef de la propagande de la Milice est tué lui aussi quelques jours plus tard. En tout 76 miliciens sont abattus de janvier en septembre 1943.

Max Knipping chef de la Milice pour les Bouches-du-Rhône est en contact avec les Allemands et bientôt obtient grâce à Darnand que la Milice puisse être armée.

Les miliciens auront donc désormais des armes. Pour lutter contre les actions de la Résistance et les attentats qui se multiplient, le 20 janvier 1944 une loi instaure les cours martiales pour une justice expéditive. Plus expéditive, elle le sera, en effet Marseille devient la première ville à s’en doter, pas d’avocat, pas de défense, tout accusé justifiable de la cour martiale est aussitôt exécuté.

  La Gestapo à Marseille

On appelle à Marseille sous le nom général de Gestapo un ensemble de services allemands qui comprend La SIPO-SD et la Kripo police criminelle, et les services de la sécurité SS, le SD. Ces services vont s’installer au 425 rue Paradis.

Ernst Dunker dit Delage est spécialisé dans la répression de la Résistance. Dunker se retrouve à la tête d’une équipe de soixante-dix agents permanents, parmi lesquels on a pu noter la présence de neuf Français au moins. Ses missions : démanteler tous les réseaux de résistance dont on lui révélera l’existence. Son combat sur quelques mois va être dévastateur sur plusieurs réseaux de résistance. Sa spécialité : retourner plusieurs agents français, arrêtés par ses soins qu’il transforme en contre-agents moyennant finances ou chantages.

Les rapports consignés par son service, Rapport Flora, Catilina, Antoine, détaillent ses méfaits qui sont facilités par la collaboration d’un responsable de la mission interalliée retourné par ses soins, Signon de Possel-Deydier, Noël pour la résistance, Érick pour le SIPO-SD. Vingt-neuf personnes arrêtées seront fusillées en juillet 1944 dans un vallon isolé du Var, près de Signes, et neuf autres en août, le charnier ne sera découvert qu’après la libération de la Provence.

Mais dès les premiers mois de l’arrivée de Dunker, le 245 rue Paradis ne chôme pas, détenus, torturés, des chefs des Mouvements Unis de la Résistance seront arrêtés et déportés pour la plupart, des réseaux démantelés. Le nom de Jean Moulin est mentionné dans le rapport Flora. Par suite d’un retournement du secrétaire général des MUR, Jean Multon dit Lunel interpellé en avril 43, une série d’arrestations de responsables de l’Armée secrète conduira finalement jusqu’à Jean Moulin intercepté à Caluire.

Place de Marseille dans la Résistance en France

Comme le souligne Jean-Marie Guillon dans la revue Marseille Ville de résistances, cette ville n’a pas la place qu’elle mérite dans l’histoire de la résistance. Marseille souffre encore et depuis toujours d’une image sulfureuse de banditisme, de trafics en tous genres et surtout de liens avec l’occupant.

Pourtant durant toute la période d’occupation Marseille a été le point de passage obligé de tous les non-alignés et la plupart des grands résistants y ont séjourné.

Comme on l’a vu plus haut, les prémices de la Résistance se sont manifestées à Marseille dès l’été 1940 avec l’afflux de réfugiés et la présence des organismes caritatifs.

Grâce à sa position stratégique, le port marseillais va se retrouver au centre de réseaux de renseignements et d’actions, liés à la France Libre ou aux Alliés notamment britanniques. Avec l’action de Jean Moulin, les divers réseaux de la région vont pouvoir coordonner leurs actions.

La Résistance va s’exprimer également par de nombreuses manifestations de rue, où les femmes ont une place prépondérante. Ces protestations sont orchestrées le plus souvent par le parti communiste.

Le 14 juillet 1942 notamment, après un appel de De Gaulle un important rassemblement a lieu, mais lorsque la foule commence à attaquer le siège du PPF rue Pavillon, les militants de ce parti ripostent et tuent deux femmes et plusieurs hommes sont blessés.

Le 23 mai 1944, la révolte du pain montre une mobilisation bien organisée, et plusieurs manifestations se développent dans toute la ville. Ce jour-là, à nouveau devant le siège du PPF, des militants tirent des coups de feu sur la foule, un homme est tué et deux femmes touchées. En même temps, un important mouvement de grève commence dans la métallurgie puis gagne rapidement d’autres usines.

Ce mouvement qui s’amplifie peu à peu ne prendra fin qu’après le dévastateur bombardement allié du 27 mai.

Mais la mobilisation des Marseillais ne s’arrêtera pas là puisque, comme le souligne Jean-Marie Guillon, « Marseille est une des seules villes de France où le mouvement insurrectionnel est lancé en présence d’un occupant qui n’entend pas en partir », c’est-à-dire sans attendre le débarquement de Provence du 15 août. Cette mobilisation aidera grandement à la libération de Marseille par les forces alliées menées par le Général Montsabert avec le concours des résistants et des FTP-MOI.

La résistance des Marseillaises

Venues de divers horizons, de toutes classes sociales, Marseillaises de souche ou étrangères, de confession juive, catholique, protestante, engagées politiquement au Parti socialiste ou communiste ou simples mères de famille révoltées, elles ont fait ce qu’elles croyaient juste. Investies dans divers mouvements, Combat, FTP-MOI, FNL, MOE, MUR, SOE, elles pouvaient soit porter les armes, soit jouer le rôle d’agent de liaison, participer à des ateliers d’imprimerie clandestine, fabriquer des tracts, des faux papiers, organiser des réunions secrètes dans leur domicile ou cabinet d’avocats, tel celui de Germaine Poinso-Chapuis.

Des comités de femmes ou comités de ménagères ont été créés grâce à Danielle Casanova ou Rosette Demacle, incitant les femmes à manifester, comme nous l’avons vu pour la révolte du pain.

Quelques grandes figures féminines se sont détachées particulièrement durant cette période. Berthy Wild, épouse Albrecht, née à Marseille en 1893 dans une famille bourgeoise et protestante, elle y passera sa jeunesse. En 1943 elle s’engage dans la résistance dans le Mouvement de Libération Nationale qui deviendra Combat. Elle est l’une des six femmes Compagnons de la Libération.

Fifi Turin la Résistante, est née en 1913 sous le nom de Marie Cavallini à Marseille et se choisira plus tard le prénom de Joséphine. Elle s’engage précocement au Parti communiste alors qu’elle intervient comme ouvrière aux filatures de la Capelette qui emploient un grand nombre d’Italiennes.

Arrêtée par La Gestapo de Lyon en juillet 1943, torturée puis transférée à Fresnes. Elle est condamnée à mort en 1944 par un tribunal de guerre et fusillée à Fresnes.

Lily Pastré quant à elle est restée dans l’imaginaire de nombre de Marseillais la Bonne Mère des artistes et un personnage de légende. On retrouve autour d’elle dans sa bastide, des écrivains, des décorateurs, des peintres. Mais aussi des musiciens et des chanteurs. Soupçonnée un temps après l’occupation de la zone sud par les Allemands, d’appartenir à la Résistance, elle ne fut pas inquiétée, car elle n’a jamais adhéré à aucun mouvement.

Les organisations juives de secours et la Résistance.

Protestants, catholiques ou organisations juives se sont engagés collectivement ou individuellement pour lutter contre l’occupant et sauver ainsi des milliers de juifs et d’opposants au régime de Vichy.

Les œuvres juives sont nombreuses à Marseille, elles se regroupent sous l’UGIF en 1941, et seront rapidement instrumentalisées par le régime de Vichy. Légales jusqu’en 1942 leurs actions deviennent clandestines après cette date. Parmi ces associations, la HICEM organise l’exil des réfugiés libres et internés avec l’aval des autorités françaises.

Mais la HICEM n’agit pas seule, elle reçoit l’aide du Comité Interconfessionnel de coordination des œuvres d’assistance juives et le comité interconfessionnel de coordination auxquels participe également l’OSE. L’OSE est une organisation née en Russie en 1912 pour la protection de la santé et l’aide aux populations juives brisées par les pogroms et l’antisémitisme. Une antenne se crée à Marseille où un dispensaire est ouvert avec l’aide de l’Unitarian Service Comittee. Elle collabore assidûment avec toutes les autres organisations juives et non juives, avec l’aide de médecins marseillais tels le Pr David Olmer ou Fernand Carcassonne qui assument toutes les tâches médicosociales en collaboration avec des assistantes sociales oséennes.

Après les déportations de juifs étrangers en Zone Sud de 1942, Joseph Bass dit Monsieur André, fonde le groupe d’action contre la déportation, le service André et organise les départs de nombreux juifs.

Après les rafles de janvier 1943, tous les comités juifs cessent leur activité qui devient clandestine. Monsieur André s’appuie sur Denise Sekierski puis sur les pasteurs Lemaire et Leenhardt ainsi que le prieur du couvent des Capucins le père Marie-Benoit et celui du couvent des Dominicains R.P. Perceval. Cette filière est démantelée par la Gestapo à la suite d’une dénonciation.

Les catholiques et le sauvetage des juifs dans le diocèse de Marseille.

L’évêque de Marseille Mgr Delay a participé à toutes les cérémonies officielles notamment lors de la venue de Pétain à Marseille. Néanmoins, dès 1942, il publie une lettre pastorale : « arrêter en masse uniquement parce qu’ils sont juifs ou étrangers, des hommes des femmes des enfants qui n’ont commis aucune faute personnelle » est une violation « des droits sacrés de la morale et des droits essentiels de la personne humaine et de la famille, droits qui viennent de Dieu. » Incitant chaque chrétien à faire son devoir et aider les juifs à se cacher, Mgr Delay favorise l’intervention des couvents pour offrir un gîte aux pauvres poursuivis, et il soutient son vicaire général pour délivrer de faux certificats de baptême.

Les pères dominicains de la rue Edmond Rostand, indignés par les mesures prises à l’encontre de la population juive entrent en résistance et leur couvent devient un lieu d’action contre la déportation des réfugiés politiques et confessionnels. Un véritable réseau de sauvetage entre les divers monastères, couvents et autres institutions de l’ordre à travers toute la zone libre est créé.

D’autres congrégations religieuses vont s’engager dans le diocèse : les filles de Marie, les Petites Sœurs des pauvres, les Chartreuses, les sœurs dominicaines de la présentation de Tours. Elles sont suivies par les sœurs de Notre-Dame de Sion, les Franciscaines de la rue Breteuil, les sœurs de Notre-Dame de la Garde, les sœurs de la Capelette, les Clarisses ainsi que les sœurs de Notre-Dame du Cénacle. Grâce à leurs actions et leurs liens étroits avec des Dominicains et le père Marie-Benoît, plusieurs jeunes filles et femmes juives sont prises en charge, les enfants cachés au pensionnant de Notre-Dame de Sion.

Le Père Marie-Benoît de l’ordre des Capucins est nommé aumônier au camp des Milles par Monseigneur Delay, ce qui lui permet de préparer le départ à l’étranger de nombre d’internés. On estime que plus de 4500 juifs durent leur survie au Père Marie-Benoît.

Toutes ces actions n’auraient pu avoir lieu avec cette ampleur sans les liens avec les autres organisations de secours, le Centre-Américain de Secours, la filière de Varian Fray, la Croix-Rouge, de pasteurs et l’implication de médecins, d’assistantes sociales, de certains fonctionnaires de police ou de l’administration, anonymes ou tombés dans l’oubli, mais dont le rôle a été indispensable.

Les protestants marseillais et la Résistance.

Selon le pasteur Raymond Dodré de l’Académie de Marseille, la résistance protestante s’est déclinée selon trois niveaux, à la fois spirituelle, civique non-violente, et armée. Déjà en décembre 1941, les protestants s’élèvent solennellement contre le rejet des juifs hors de la communauté humaine : « la résistance à toute influence totalitaire et idolâtre est une nécessité spirituelle ».

La résistance non violente s’est mise en place sans attendre pour sauver les juifs notamment dans le camp des Milles où le pasteur Manen et sa femme travaillent sans relâche pour les soustraire à une déportation que l’on savait sans retour.

Le pasteur Heuzé, qui dénonce dans ses prédications le sort réservé aux juifs, Charles Roux et sa femme accusés de fabriquer de faux papiers et de faux certificats de baptême sont tour à tour dénoncés et envoyés à Compiègne, d’où le départ pour les camps de la mort est assuré, et dont ils ne sont pas revenus.

Le pasteur Lemaire de l’Église Pentecôtiste a participé au Service André qui mettait tout en œuvre pour lutter contre le bannissement des juifs. Arrêté, il est déporté à Dachau dont il revient invalide.

La Cimade crée un foyer d’accueil pour enfants, et la directrice Germaine Mulhethaler avec l’aide de Suzélie Leenhardt organise une filière d’évasion vers la Suisse. Hélène Guth, alsacienne, entre au service de l’Ose, l’organisation juive de secours aux enfants, et participe activement à la création de faux papiers, et fournit argent et cartes d’alimentations aux réfugiés.

De nombreuses autres familles protestantes marseillaises ont participé à cette résistance non violente, la plupart discrètes et efficaces.

Le pasteur écossais Donald Caskie, est le créateur à Marseille d’une « Mission pour les marins » qui devient une filière d’évasion pour les militaires britanniques évadés ou dont les avions ont été abattus.

Toutefois cette lutte non violente indispensable apparaît comme insuffisante et prendre les armes, constituer des réseaux ainsi que participer à la création de maquis devient impératif pour nombre de protestants, dont Jacques Monod par exemple, tué dans un maquis en 1944, pour qui « le recours délibéré à la violence a besoin d’être pardonné ». Parmi les nombreux résistants protestants, deux noms sont devenus célèbres dans le monde politique après la Libération : l’avocat marseillais Gaston Deferre, responsable du réseau Brutus, conseiller de Varian Frey et Francis Leenhardt qui met en place les comités de libération.

La libération de Marseille et l’épuration.

Le 15 août 1944 les Forces Alliées débarquent en Provence. Partout des résistants surgissent, les anciens qui avaient pris le maquis, si actifs depuis longtemps, et puis les autres lassés de ce régime qui se précipitent en voyant son agonie, sûrs désormais d’être du côté des gagnants. Les vaillants guerriers de septembre comme on les a appelés, ils vont tripler les effectifs. L’heure est venue des règlements de compte. La chasse aux collabos va commencer, les maréchalistes convaincus, les hommes de Sabiani et les membres du PPF de Doriot, sont particulièrement recherchés, mais aussi ceux qui sont simplement suspectés, sur une vulgaire dénonciation. Sur les motifs politiques vont se greffer des litiges bien plus triviaux de jalousie ou de sombres histoires familiales, la vengeance trouve là un terreau fertile que beaucoup ne vont pas manquer d’utiliser. Dès le 19 août, la CGT clandestine appelle à l’insurrection par une grève générale rapidement suivie. Des barricades sont dressées. Les occupants en fuite sortent des prisonniers des Baumettes pour les éliminer en chemin, leurs corps seront retrouvés bien plus tard.  Le général Montsabert va libérer Marseille le 25 août, grâce aux tirailleurs de la 3° division d’Infanterie Algérienne ; Goumiers Marocains, Tabors et autres Chasseurs d’Afrique se sont distingués dans une rude bataille sur la colline de Notre-Dame de la Garde face à un occupant bien décidé à ne rien céder de ses positions.

Le 29 août a lieu le défilé de la Victoire sur la Canebière et le Vieux-Port. Les journaux locaux trop marqués par la collaboration disparaissent. Le Petit Marseillais, devient La Marseillaise, organe des communistes. Le Petit Provençal est investi par Gaston Deferre et se nomme le Provençal. Le 11 septembre paraît Le Méridional lié au début aux chrétiens résistants. Les nouvelles d’arrestations ou d’exécutions sommaires sont quotidiennes. Des corps sont retrouvés régulièrement au bord du Jarret.

Le 15 septembre 1944 le général de Gaulle se rend à Marseille, cette ville qui souffre de sa réputation sulfureuse datant d’avant la guerre. « Nulle part, mieux que dans cette grande cité tumultueuse et blessée, je n’ai senti que seul le mouvement de la résistance pouvait déterminer le renouveau de la France, mais que cette espérance suprême ne manquerait pas de sombrer si la libération se confondait avec le désordre, » écrit-il dans ses mémoires de guerre. Mais il a su aussi rendre hommage à cette ville qui « n’a jamais accepté la défaite » et « n’a jamais cru perdre sa liberté. »

 En conclusion

80 ans se sont désormais écoulés depuis les destructions, les rafles, les génocides et la participation de Marseille à cette époque troublée et ces années noires. Pour que ces évènements tragiques ne soient jamais oubliés, afin que l’impensable et l’innommable ne se reproduisent plus il est important de transmettre cette réalité, ce passé déchirant qui a traversé cette ville d’une manière si particulière et que nous devons garder en mémoire.

 

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